LE BRUYANT SILENCE DE TÉVENNEC

Tévennec, au milieu de l’océan est le domaine du bruit permanent ou le silence règne. A toute heure du jour et de la nuit la mer fait entendre sa présence. Les jours de grand calme sont rares mais elle est là, elle chuinte au pied des roches. La nuit elle m’appelle. Je serai tenter d’y descendre, de voir ses phosphorescences dans l’obscurité, sa dentelle blanche qui se trémousse comme pour me provoquer. Mais je refuse cette emprise. Céder au chant des sirènes serait se mettre en danger. Si elle hausse le ton, la petite voix devient tonnerre. Elle annonce sa colère montante par de sourds grondements qui vont crescendo jusqu’aux détonations que provoque sa lutte contre l’ennemi qui lui barre la route. Et pourtant le silence règne. Les instruments du vent s’invitent à ce concert. Leur registre est celui des sifflements, des miaulements. Leur souffle profite de chaque obstacle, de tout passage resserré, des fenêtres fuyardes. Ils se développent dans la tour en harmoniques d’un autre monde pour se perdre en réverbérations dans mon esprit. Et pourtant le silence règne dans cet ailleurs où je suis. Au long cours des semaines, la permanence de ces sollicitations sonores ne m’affectent plus. Je les entends mais ne les écoute. C’est une basse continue sans harmonie. Serais-je le solo qui fait défaut ? Non, ma musique est intérieure. Le silence est un abîme personnel rédempteur. Il est l’alpha et l’oméga de la pensée.

Marc POINTUD

Depuis TÉVENNEC par 48°04’17 Nord et 04°47’43 Ouest par vent de NE force  avec une mer belle. Lumière sur Tévennec !

LE TEMPS QUI PREND

Cinquante jours depuis mon arrivée à Tévennec. Deux mille quatre cents milles marins soit près de quatre mille cinq cents kilomètres, voilà la distance parcourue par l’eau pendant ce temps. Moitié vers le sud moitié vers le nord, alternativement de chaque coté du caillou. Moi je suis resté sur place. Le voyage immobile est l’apanage de celui qui habite un phare en mer. Cela libère l’esprit pour lui ouvrir les voies du voyage intérieur. Les premières semaines passèrent rapidement. Puis le temps a ralenti, s’est amorti, s’est dilué en moi. Le moteur quotidien de ce temps est la routine. Voilà une pratique pleine de vertus. Il faut organiser sa routine. A chacun la sienne. Les gardiens de phare en mer avaient aussi la leur entre obligations du service et repos. La routine d’un solitaire s’apparente à un rituel dont l’accomplissement est rassurant. Le quotidien des actes qui s’enchaînent selon un ordre prévu, fixe le temps, lui donne ses limites. Le moindre geste, même anodin, a sa place, sa raison d’être. Je me demande parfois si je ne réagis pas comme un vieux célibataire endurci qui aurait ses manies. Qu’importe. De toute façon il n’y a personne pour bouleverser l’ordre que j’ai moi-même établi. Pas d’événement extérieur impromptu auquel il faudrait soudain se plier. Je voyage dans un temps qui est le mien. Ce n’est qu’à partir de cet état que j’ai pu me mettre à l’écriture. Un décalage temporel certainement indispensable mais un retour à terre qui sera sans doute difficile.

Marc POINTUD

Depuis TÉVENNEC par 48°04’17 Nord et 04°47’43 Ouest par vent de S force 2 avec une mer belle. Lumière sur Tévennec !

LES NUITS DE TEVENNEC

Les nuits sont généralement paisibles à Tévennec. Enfin presque. Il y a eu bien sûr la nuit de la grande tempête le soir de Pâques. L’excitation du moment pour assister à cet événement en extérieur, autant que cela se pouvait pour des raisons de sécurité dans l’obscurité, a naturellement amputé de tout sommeil une partie de la nuit. A l’intérieur ce n’était que vacarme. Les vagues tombent sur la terrasse et claquent derrière la fenêtre. Un vent d’enfer fait mugir la lanterne pour jouer une symphonie de sifflements, de vrombissements et de bruits inconnus jusqu’alors. Rien de propice pour dormir. Mais le plus étonnant survient peu de temps après. Je suis réveillé en pleine nuit par des bruits sourds qui semblent provenir de l’étage. L’inspection des lieux au jour ne révèle rien. Le phénomène se reproduisant deux autres fois, je décide d’être prêt à un éventuel enregistrement. Quelques nuits plus tard, l’instant propice arrive. Muni de la lanterne à pétrole je décide de gravir doucement les marches de la tour afin d’enregistrer toute nouvelle manifestation de ces bruits inconnus. Un vent de suroît assez fort résonne depuis la lanterne. Ce son est habituel. Je le connais bien. Soudain des coups sourds répétés résonnent et dominent le bruit de fond, puis rien. Je monte encore quelques marches et perçois à nouveau une série de coups, moins nombreux. Je ne constate rien à l’étage cette nuit-là et le lendemain matin non plus. Je n’ai pas d’explication. Il doit y en avoir une.

Marc POINTUD

Depuis TÉVENNEC par 48°04’17 Nord et 04°47’43 Ouest par vent de SW force 4 avec une mer agitée. Lumière sur Tévennec !

LE GRAND SABBAT

Le défilement du temps semble s’amortir. Comme pour marquer cette étape, l’océan a convié le grand orchestre. Au cours de la nuit de Pâques une forte tempête a pris le caillou de plein fouet. Dans la soirée le vent atteint les 50 nœuds. Ce n’est qu’une mise en jambes…. Vers minuit la barre des 60 nœuds est franchie pour atteindre plus tard 80 nœuds. Une nuit dantesque. Impossible de sortir, de tenir debout ou d’aller au vent sans se mettre en grand danger. Les paquets de mer retombent lourdement sur la terrasse en inondant tout. Atteignant parfois la hauteur du rebord du toit ils sont violemment dispersés, giflent tout obstacle sur leur passage pour aller se perdre dans une nuit hantée par les grands panaches blancs des déferlantes. Pluie et embruns se sont mués en une volée de gravillons. Je suis là, à l’abri du mur sous le vent, harnaché, sur le qui-vive, intensément heureux d’être au cœur de ces éléments déchaînés, convié à leur grand sabbat. A l’intérieur du phare c’est une symphonie de sifflements, de grondements, de mugissements de toutes sortes et de bruits inconnus jusqu’alors dont la tour se fait l’écho. Impossible et peu envie de dormir. Je veux profiter de chaque instant, ne rien manquer. Cette nuit sera forte, riche de sensations inconnues, si différentes des celles rencontrées en mer. Car dans ces circonstances on pense davantage à sauver sa peau qu’à profiter du spectacle. Une expérience hors du commun.

Marc POINTUD

Depuis TÉVENNEC par 48°04’17 Nord et 04°47’43 Ouest par vent de S force 6 avec une mer agitée. Lumière sur Tévennec !