LA VIE AU PHARE

La vie quotidienne s’est enfin installée. L’emploi du temps du jour est scandé de temps forts, indispensables repères du solitaire. Les gardiens de phare avaient le leur. J’ai le mien. Au lever c’est l’envoi des couleurs. La brise fraîche du matin est excellente pour le réveil ! Tandis qu’un bon café chaud passe tranquillement, je pratique ma gymnastique quotidienne. Les pompes maintiennent la forme ! Après l’observation des récifs alentours et du large, je consacre en général la matinée aux obligations de la communication. Cet aspect reste essentiel dans le cadre de mon séjour. Il s’agit de répondre aux nombreux mails, aux médias, de préparer articles et vidéos qui doivent ensuite être envoyés. Les transferts par internet se passent globalement bien, les fichiers étant pourtant assez lourds ; mais il y a des jours, apparemment selon des conditions météorologiques, où le débit est très ralenti voire absent. Je crains toujours de lire ce message : « aucun réseau» ! Il y a aussi l’ouverture du journal du phare où je consigne chaque jour la météo observée et les événements constatés, modestes ou importants. Tout ceci peut être chamboulé si l’actualité l’impose, comme ce fut le cas lors de la tempête de la semaine dernière.
Je n’échappe pas aux obligations domestiques. Outre la préparation des repas et la tenue de l’inventaire des vivres, l’entretien et le maintien de mon lieu de vie m’est indispensable. Une vieille habitude de navigation certainement. J’ai toujours lié, au vu de l’expérience, l’état psychologique, sinon physique, à l’état des lieux, compte tenu bien sûr des possibilités que permettent les conditions matérielles du moment. Le niveau d’exigence n’est pas le même, que l’on soit en quasi survie ballotté dans le mauvais temps sur un petit voilier ou installé au sec dans une maison chauffée ! Il reste qu’une fois à l’abri d’un quai, j’ai toujours redouté – et donc évité – la vision déprimante du spectacle de la vaisselle sale de la veille entassée dans le cockpit. Quitte à passer parfois, certes, pour un rabat- joie sinon pour un psychorigide…
La vie de Robinson, pieds nus, cheveux et barbe au vent, me plaît tout autant. Mais faut-il que les circonstances matérielles soient dans le ton : vivre simplement mais avec peu. C’est même une excellente école d’apprentissage au minimalisme et à la résistance dont je suis volontiers adepte. Faire tout avec rien, telle est la devise du marin. Il y a de nombreuses années j’ai navigué avec un équipage restreint à bord d’un petit voilier, sans cabine et seulement pourvu de coffres pour y ranger vivres de base et modeste matériel de camping. Nous dormions sous la voile tendue sur la bôme. Nous naviguions parmi les îles et les étoiles et avions pour mouillage l’échouage auprès des plages désertes. Nous vivions de rien ou presque, du soleil et du vent. Hâlés et pourtant pas « verts », nous respections d’instinct cette nature sublime. Ce n’était pas sous les tropiques mais en Bretagne, un été d’un autre temps, sans jets-skis, sans moteurs intempestifs, sans débarquement de cohortes bruyantes, sans plaisanciers adoubés par leur simple location à la journée qui alertent les secours dès que la visibilité tombe. Cette évolution impliquant interdictions et limitations nécessaires a soumis sans distinguo les navigateurs authentiques et les autres au même régime standardisé à minima. Que le plus grand nombre ait accès à la pratique de la mer est a encourager. Cependant la mer est une école qui peut se révéler sans concession.
Je suis heureux d’avoir connu cette Bretagne dont les espaces maritimes recèlent encore quelques libertés. Jusqu’à quand ?
Mon programme de l’après-midi m’attend. L’écriture.

Marc POINTUD

Depuis TÉVENNEC par 48°04’17 Nord et 04°47’43 Ouest par vent de NE force 2 avec une mer belle. Lumière sur Tévennec !
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