LE MONSTRE ASSOUPI

Les premiers jours de la semaine ont été marqués par un superbe temps. Cela fait du bien. J’en profite pour sortir tout ce qui a besoin de sécher un peu. A l’abri de la tour, havre bienveillant, le rayonnement du soleil réparateur est propice à la contemplation. La lumière est intense. Ici tout change vite. Les murs blanchis apportent un relent d’ambiance méditerranéenne un peu décalée quoique les Espagnols missent sans doute le pied ici. Tout est calme et brillance. Un soleil lourd danse sur les rochers maculés de sel. La surface sournoise et apaisée des flots révèle des transparences de verts aux éclats de garance. L’air flotte étrangement. Là-haut pas un nuage. A ce temps clair, la brume laiteuse du large ne ment. Seul le chuintement de la mer, en ses veines de courant qui rongent le roc, rappelle une peine dont le temps paraît se moquer. Un long parcours dont la sublime incertitude engendra parait-il en ces espaces glauques et rudes l’humanité dont le dessein fut de régner sans partage, d’imposer sans faiblesse ses pillages. Valeureux marins et pauvres gens, leurs escales et découvertes lointaines furent leurs rêves d’or et d’argent, leurs fières nécropoles. Vanité de leurs défis ! Cette mer ici les a happés. Malheur à ceux qui s’en sont ri, espérant grâce d’y échapper. Cette île pour l’heure paisible est la mâchoire acérée du Raz. Point de méprise, elle ne dort que d’un œil. Déjà sous la houle qui revient par le noroît elle s’ébroue. La bonace appelle ses rugissements.

Marc POINTUD

Depuis TÉVENNEC par 48°04’17 Nord et 04°47’43 Ouest par vent de N force 3 avec une mer peu agitée. Lumière sur Tévennec !
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TEMPÊTE

Capture d’écran (82) - Copie
Une dépression très creuse prévue à 977 hectopascals est attendue ce soir à l’entrée de sa Manche. Les fronts qui l’accompagnent sont très resserrés. Les lignes isobares (d’égale pression) le sont donc aussi, ce qui signifie que le vent engendré par la dépression sera violent. C’est le gradient isobarique. Pour imager le propos, une dépression peut s’assimiler à une zone creusée dans le champ de pression, une sorte d’entonnoir, autour et sur les bords duquel l’air circule dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, car nous sommes dans l’hémisphère nord. A l’avant de la dépression, les vents sont donc du sud. Le phénomène se déplaçant vers le nord-est, l’observateur constate que les vents passent au suroît puis à l’ouest et enfin au nord-ouest. Le vent ressenti au sol résulte globalement  de la composante de deux forces :
– La pente du vent, c’est-à-dire son écoulement des hautes pressions vers les basses.
– Une force de déviation qui affecte cet écoulement due à la rotation terrestre (Force de Coriolis, déviation à droite dans notre hémisphère).
Ce vent ressenti est, sous nous latitudes, plus ou moins parallèle aux lignes isobares selon sa pente. Sur la carte, on constate que ces lignes dans la partie sud de la dépression sont très resserrées et que leur orientation est sud-ouest-nord-est ce qui détermine un vent de secteur sud-ouest.
Sur la carte on voit que le front chaud (ligne noire symbolisée par des demi cercles noirs) et le front froid (ligne avec les triangles noirs) sont proches. Un front sépare deux masses d’air aux propriétés différentes. L’air atlantique chaud et humide est entre les deux fronts. Derrière le front froid c’est l’air polaire humide qui pousse et tend à combler la dépression. Le fait que les deux fronts soient rapprochés montre que cette poussée est très violente et que par conséquent le front froid est très relevé en biseau. On parle alors d’un front actif. Il faut imaginer cela en coupe car le front affecte toute la tranche de l’atmosphère du sol vers le haut. Un front froid très actif indique que dès qu’il passe, donc derrière lui,  le vent saute brutalement de l’ouest au noroît et avec force.
Cette énergie éolienne forte et prolongée se transmet à la surface de l’océan et engendre la houle. Plus l’énergie est grande et plus sa propagation dure longtemps, plus la houle est importante tels les cercles engendrés à partir d’une pierre jetée : plus la pierre est grosse, plus les cercles sont grands, hauts et espacés. En conséquence une grosse houle est caractérisée par une grande longueur d’onde, à savoir la distance entre deux crêtes. Son corollaire, la période, le temps qui s’écoule entre le passage d’une crête et sa suivante, est grande en proportion. Pour ce soir la période prévue est de 15 secondes environ alors que dans nos eaux, par mer calme sans ancienne houle provenant d’une lointaine ou passée dépression (houle rémanente), la période est habituellement de 5 à 8 secondes. Une houle de 15 secondes de période signifie qu’elle est porteuse d’une grande énergie donc de chocs plus violents lorsqu’elle rencontre un obstacle comme Tévennec. Nous verrons tout cela ce soir.

Marc POINTUD

Depuis TÉVENNEC par 48°04’17 Nord et 04°47’43 Ouest par vent de SW force 8 avec une mer très forte à grosse. Lumière sur Tévennec !

INITIATION

Ma vie s’est installée au phare. Du moins le crois-je. Voici trois semaines que je suis l’habitant des lieux, que je tente de me les approprier. Reste cette sourde impression de n’être qu’un invité dont la subreptice intrusion aurait circonvenu l’hôte. La place proposée n’est qu’un strapontin. Sur ce roc triomphent sans partage l’aridité, le sel, le vent et la mer, leur bruyante et perpétuelle respiration, leur humidité, leur morsure. Ici rien qui ne soit qu’authentique, brut de nature, âpre et originel. La vie terrestre y est une anomalie, une absence.

Dans ce milieu hostile, seule la maison-phare témoigne de la présence humaine, envers et contre tout. Ses cent quarante et un ans d’une existence altière sont émaillés de drames et de certains bonheurs sans doute. J’y ai trouvé refuge dans la pièce où je me tiens, cellule centrale de mon quotidien, petite passerelle de ce navire immobile. C’est rassurant. Chaque chose utile y est à portée. Vertu apaisante du rangement Hors ces murs, c’est le royaume chthonien de l’obscurité d’où l’humidité suinte l’abandon séculaire de l’écho oublié des voix d’autrefois, gueulantes de gardiens ivres de solitude, silences de taiseux renfrognés, mais aussi cris enfantins jetés au vent et récits au coin du feu partagés dans cette grande pièce où la cheminée n’a laissé que son empreinte. Oui, je me fonds petit à petit, porté par un sortilège étrange, dans cette histoire humble et forte, pour autant qu’elle continue à m’initier.

Marc POINTUD

Depuis TÉVENNEC par 48°04’17 Nord et 04°47’43 Ouest par vent de NE force 5 avec une mer très agitée. Lumière sur Tévennec !

LA VIE AU PHARE

La vie quotidienne s’est enfin installée. L’emploi du temps du jour est scandé de temps forts, indispensables repères du solitaire. Les gardiens de phare avaient le leur. J’ai le mien. Au lever c’est l’envoi des couleurs. La brise fraîche du matin est excellente pour le réveil ! Tandis qu’un bon café chaud passe tranquillement, je pratique ma gymnastique quotidienne. Les pompes maintiennent la forme ! Après l’observation des récifs alentours et du large, je consacre en général la matinée aux obligations de la communication. Cet aspect reste essentiel dans le cadre de mon séjour. Il s’agit de répondre aux nombreux mails, aux médias, de préparer articles et vidéos qui doivent ensuite être envoyés. Les transferts par internet se passent globalement bien, les fichiers étant pourtant assez lourds ; mais il y a des jours, apparemment selon des conditions météorologiques, où le débit est très ralenti voire absent. Je crains toujours de lire ce message : « aucun réseau» ! Il y a aussi l’ouverture du journal du phare où je consigne chaque jour la météo observée et les événements constatés, modestes ou importants. Tout ceci peut être chamboulé si l’actualité l’impose, comme ce fut le cas lors de la tempête de la semaine dernière.
Je n’échappe pas aux obligations domestiques. Outre la préparation des repas et la tenue de l’inventaire des vivres, l’entretien et le maintien de mon lieu de vie m’est indispensable. Une vieille habitude de navigation certainement. J’ai toujours lié, au vu de l’expérience, l’état psychologique, sinon physique, à l’état des lieux, compte tenu bien sûr des possibilités que permettent les conditions matérielles du moment. Le niveau d’exigence n’est pas le même, que l’on soit en quasi survie ballotté dans le mauvais temps sur un petit voilier ou installé au sec dans une maison chauffée ! Il reste qu’une fois à l’abri d’un quai, j’ai toujours redouté – et donc évité – la vision déprimante du spectacle de la vaisselle sale de la veille entassée dans le cockpit. Quitte à passer parfois, certes, pour un rabat- joie sinon pour un psychorigide…
La vie de Robinson, pieds nus, cheveux et barbe au vent, me plaît tout autant. Mais faut-il que les circonstances matérielles soient dans le ton : vivre simplement mais avec peu. C’est même une excellente école d’apprentissage au minimalisme et à la résistance dont je suis volontiers adepte. Faire tout avec rien, telle est la devise du marin. Il y a de nombreuses années j’ai navigué avec un équipage restreint à bord d’un petit voilier, sans cabine et seulement pourvu de coffres pour y ranger vivres de base et modeste matériel de camping. Nous dormions sous la voile tendue sur la bôme. Nous naviguions parmi les îles et les étoiles et avions pour mouillage l’échouage auprès des plages désertes. Nous vivions de rien ou presque, du soleil et du vent. Hâlés et pourtant pas « verts », nous respections d’instinct cette nature sublime. Ce n’était pas sous les tropiques mais en Bretagne, un été d’un autre temps, sans jets-skis, sans moteurs intempestifs, sans débarquement de cohortes bruyantes, sans plaisanciers adoubés par leur simple location à la journée qui alertent les secours dès que la visibilité tombe. Cette évolution impliquant interdictions et limitations nécessaires a soumis sans distinguo les navigateurs authentiques et les autres au même régime standardisé à minima. Que le plus grand nombre ait accès à la pratique de la mer est a encourager. Cependant la mer est une école qui peut se révéler sans concession.
Je suis heureux d’avoir connu cette Bretagne dont les espaces maritimes recèlent encore quelques libertés. Jusqu’à quand ?
Mon programme de l’après-midi m’attend. L’écriture.

Marc POINTUD

Depuis TÉVENNEC par 48°04’17 Nord et 04°47’43 Ouest par vent de NE force 2 avec une mer belle. Lumière sur Tévennec !

ÉTREINTE D’ENFER

Elle aura répondu à mon invitation secrète. Elle s’est annoncée en rampant hier soir sous la surface dormante des eaux. Sa respiration grandissante trahissait sournoisement son envie pressante de saisir entre ses griffes cette émergence de roche où elle était conviée. Pour l’heure, elle faisait patte douce, espaçant à intervalles réguliers les traîtres frôlements de ses lancinantes ondulations lascives mues par une force des temps géologiques. Au matin du monde, n’y tenant plus, elle a frappé brutalement, excitée et gonflée par tous les flux du ciel. L’engagement fut violent, incessant, acharné, mordant, assourdissant, tempétueux. Ses tenailles ébouriffées d’écume déchiraient l’océan en autant de plaies blanches aussitôt refermées puis précipitées dans un roulement de tonnerre sur les remparts acérés de mon ultime forteresse couronnée de gerbes blanches aux étincelles vaporisées de sel. Incontinents sous ces masses liquides et vertes projetées sans discernement, les lieux voulaient comme dissimuler au profane cette séculaire étreinte. L’heure de l’effondrement de ma citadelle viendrait à coup sûr mais après un si long délitement et tant d’autres assauts. C’est alors que le sang blanchi de ce combat impitoyable se répandit sous le vent de ce chaos pour déployer sur l’onde la traîne irisée de sa majesté la Tempête. Hôte discret mais voyeur, j’ai longuement et goulûment contemplé l’impératrice des flots livrer toute sa fougue aux millénaires ébats des amours du vent et de la mer.

Marc POINTUD

Depuis TÉVENNEC par 48°04’17 » Nord et 04°47’43 » Ouest par vent de NE force 4 avec une mer agitée. Lumière sur Tévennec !

LES CASSANDRES NE FONT PAS L’AVENIR

Voici onze jours que je suis sur le rocher. Une satisfaction que je partage avec tous ceux qui ont permis la réalisation de cette opération. Ils y ont cru jusqu’au bout à l’inverse de ceux qui ont pensé que le départ n’aurait finalement jamais lieu. Ces cassandres ne manquent jamais, en pareils cas, de répandre leurs oracles de mauvais augure pour jouer le rôle de poseurs de mines en eaux troubles.
Il est vrai que le départ fut passablement retardé, pour des raisons qui ont été déjà longuement expliquées. Mais était-ce suffisant pour ne pas avoir foi en ce projet, fût-il difficile à mettre sur pied ? Certainement pas. Il est évidemment plus confortable de prédire la défaite depuis son canapé. Pour certains, le confort dans la démission de leurs convictions antérieures n’a jamais altéré cette envie d’annoncer avoir toujours cru en la victoire, dès qu’elle se dessine. Ainsi va sans doute la nature de ces porteurs d’opinions girouettes dont la préoccupation n’est pas, c’est bien connu, de s’orienter à contresens du vent du moment.
Les difficultés surgissent toujours lors de la mise en place de projets qui méritent ténacité. Elles sont autant de « filtres à cassandres » qui font un tri salutaire.
Au reste, tout cela n’est qu’épi-phénomène minoritaire au regard de l’histoire qui se joue comme le démontre les si nombreux soutiens reçus avant et pendant cette opération.
Ce qui compte réellement c’est que « Lumière sur Tévennec » a bel et bien lieu. Tous ceux qui y ont participé peuvent en être fiers. Et moi aussi, grâce à eux. La très large couverture médiatique de l’événement fait connaître au plus grand nombre l’existence de ce patrimoine des phares en mer et la nécessité de le sauvegarder, de lui donner une seconde vie. Ce premier but est atteint. Les autres objectifs de l’opération se construisent chaque jour. Voilà ce qui est important.
Pour finir sur une note d’actualité, ici tout se passe bien. Moral au beau fixe, pas comme la météo… Mais les beaux jours vont arriver, tout comme la grande marée de 116 de vendredi prochain. Ah ! Cette force immuable de la nature ! Si loin de nos petitesses…

Marc POINTUD

Depuis TÉVENNEC par 48°04’17 » Nord et 04°47’43 » Ouest par vent d’ouest force 4 avec une mer assez calme sur une large houle apparue en fin de journée et annonciatrice d’un bon coup de temps dans les heures prochaines. A suivre… Lumière sur Tévennec !

L’EFFET TÉVENNEC

Déjà une semaine sur le caillou. A dire vrai je ne l’ai pas vu passer. Arrivé samedi dernier dans un ballet d’hélicoptère pour le transport du matériel, les premières heures et le jour suivant ont été consacrés à mon installation. Pas facile de tout ranger car la surface disponible n’est pas grande. La pièce où je vis ne fait guère plus de 6 m2. Il s’agit de tout ranger comme dans un bateau, avec méthode. Les deux autres pièces sont très humides, une ayant de l’eau au sol. Les vivres y sont installés sur des tasseaux de bois récupérés.

Première nuit de bruits inconnus, de sifflements, de coups sourds. La nuit séculaire des lieux. A peine mes marques prises, je suis cueilli mardi par un fort coup de vent de noroît accompagné d’une grosse houle. Le salut de Tévennec. Mon intronisation. Dans un bruit sourd d’explosion, les vagues ne cessent de monter à l’assaut de la falaise nord de l’îlot pour jaillir sur le pignon de la maison, échevelées d’embruns dans un arc en ciel. La nature à l’état primal, brute, hargneuse et acharnée, sans répit, pour réduire ce minuscule morceau de continent. Un spectacle grandiose dont je profitais sans retenue quand soudain mon bonnet s’est envolé. Introuvable malgré une recherche visuelle et attentive dans l’écume des roches, en contrebas de la terrasse ! Perdu à jamais dans les flots ! Une nuit de déferlantes passe. Au matin le bonnet était de retour, sur un méplat de roche, plein d’algues, rendu par la mer. L’effet Tévennec à n’en pas douter 

Marc POINTUD!

Depuis TEVENNEC par 48°04’17 » Nord et 04°47’43 » Ouest par vent de N force 4 avec une mer agitée. Lumière sur Tévennec !

 

IlS ONT APPORTÉ AIDE ET SOUTIEN

ROLL-UP-SNPB-BAT

La SNPB remercie chaleureusement ces entreprises, les associations du Cap Sizun, la région Bretagne, les communes d’Audierne et d’Esquibien, pour l’aide et le soutien qu’elles ont apportée à la réalisation de l’opération « Lumière sur Tévennec ».

Les donateurs et sympathisants, les membres de l’association, dont certains venus de très loin, les bénévoles qui ont participé aux préparatifs et fait preuve de la constance nécessaire à l’aboutissement de cette opération difficile sont étroitement associés à cette gratitude. Nous n’oublions pas notre parrain, Louis Cozan, ancien gardien des phares d’Iroise, les anciens gardiens de phares du Cap ainsi que les descendants de certains gardiens de Tévennec. Un coup de chapeau aussi aux nombreux médias qui couvrent l’opération.